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LES ONDES MARTENOT
par Thomas Bloch
© Thomas Bloch / Naxos,
2004
extrait de la pochette du disque de Thomas Bloch
"Music for ondes Martenot"
(réf.: Naxos 8.555779)
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Maurice Martenot
joue le premier modèle
d'ondes Martenot
avec sa
soeur Ginette (au piano)
à l'opéra de Paris
(1928)
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Le
Français Maurice Martenot (Paris, 1898 - Clichy, 1980)
s'initie
très tôt à la musique. Il donne ses
premiers
concerts de violoncelle à l'âge de 9 ans,
accompagné au piano par sa soeur Ginette, qui deviendra par
la
suite la première soliste des ondes Martenot. Il se
passionne
également pour les sciences, auxquelles il se forme en
autodidacte et pour l'enseignement. Dans ce domaine, Maurice, qui a
rédigé des ouvrages traitant de la relaxation et
de la
respiration est également l'auteur, avec sa soeur
aînée, Madeleine, d'une méthode
largement
utilisée en France et qui porte leur nom.
En
1917, au cours de la première guerre mondiale, il fut
affecté dans les transmissions. Maurice Martenot
découvrit le principe de son futur instrument en utilisant
des
postes à lampes triodes fraîchement mises au
point. Il
remarqua "la pureté des vibrations produites par les lampes
à trois électrodes dont on fait varier
l'intensité
à partir d'un condensateur". Il se mit au travail
dès
1919.
Au
même moment, le Russe Lev Theremin mit lui aussi au point un
nouvel instrument de musique électronique doté de
deux
sortes d'antennes dont on approche les mains, sans les toucher, pour
faire varier la hauteur et l'intensité. Piqué au
vif par
la présentation du Theremin à Paris, en 1927,
Martenot se
décida à présenter publiquement la
deuxième
évolution de ses "ondes musicales" à
l'Opéra, le 3
mai 1928. Les critiques firent écho à la
tournée
mondiale triomphale qui suivit : "Theremin
est un physicien-musicien
alors que Martenot est un musicien-physicien" (Deutsche
Allgemeine
Zeitung); "Si Maurice
Martenot avait vécu au Moyen-Age, il
aurait été accusé de sorcellerie et
brûlé vif sur la place publique" (New
York Herald); "C'est
aérien, surnaturel, inexplicable"
(Information); "Ce fut
la
victoire du merveilleux sur le doute" (Der Abend, Vienna). |
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Soulignons
d'emblée que Maurice Martenot ne fit pas de la recherche de
sonorités nouvelles une priorité, se
démarquant
ainsi des synthétiseurs, dont les premiers
modèles furent
mis au point presque 30 années après les ondes.
L'évolution du plus musical des instruments
électroniques
fut guidée avant tout par l'intérêt de
l'inventeur
pour le potentiel expressif qu'offre
l'électricité.
Pour
comprendre le principe de fonctionnement des ondes Martenot, il
convient d'expliquer un phénomène acoustique. La
fréquence d'une corde d'un instrument jouant la note "la" du
diapason est 440 Hertz (Hz). Autrement dit, elle vibre et effectue 440
aller-retours par seconde. Selon que la corde vibre lentement ou
rapidement, la note (la fréquence) sera grave ou
aiguë. La
radio qui servit de modèle à Martenot
n'exploitait qu'une
très haute fréquence, un ultrason (80000 Hertz)
inaudible par l'oreille humaine. Alors, pour obtenir un son audible,
Maurice Martenot exploita le principe de
l'hétérodyne, un
phénomène que le musicien appelle battements et
utilise
lorsqu'il s'accorde avec un autre instrument. Le principe consiste
à diffuser en même temps deux notes (deux
fréquences) pour en générer une
troisième
dont la hauteur sera issue de leur soustraction
mathématique.
Ainsi, pour obtenir le "la" du diapason, on peut diffuser
simultanément deux fréquences inaudibles de 80000
et de
80440 Hertz. Leur différence est bien de 440 Hertz. La
première fréquence émise est fixe,
toujours
identique et la seconde est variable, modifiée par l'ondiste
lorsqu'il enfonce les touches du clavier
(CL) ou déplace le ruban
(R).
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Le clavier
et les diffuseurs |
Le
clavier
le ruban
le tiroir
et les pédales
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L'instrument
étant monophonique, ces derniers sont joués par
la main
droite seule, à l'exception de certaines oeuvres dont la
virtuosité nécessite l'emploi des deux mains.
Simultanément, l'ondiste contrôle avec sa main
gauche les
autres paramètres du jeu (intensité,
sonorités...), à partir de commandes
placées dans
un petit tiroir.
Le clavier
(noté CL sur la partition lorsqu'il est utilisé
dans une
oeuvre) de six octaves visibles en autorise en
réalité
presque neuf par l'emploi d'un interrupteur et de boutons
transpositeurs. Il est mobile dans le sens transversal et se
déplace de plus ou moins un demi-ton en glissant par tous
les
micros intervalles. Un mouvement maîtrisé de la
main
droite permet ainsi, tout en jouant au clavier, de réaliser
un
vibrato contrôlé en temps réel, comme
celui
qu'obtenait Martenot avec son violoncelle.
Devant
et le long du clavier est tendu un ruban
(noté R sur la
partition lorsqu'il est utilisé dans une oeuvre), un fil muni d'une bague que
l'on enfile à l'index de la main droite. L'ondiste la
déplace face aux touches du clavier et au-dessus d'une
réglette avec des creux et des bosses qui servent de
repères visuels et tactiles, selon la note qu'il
désire
obtenir. Le résultat sonore est proche de celui obtenu par
les
instruments à cordes sans frette ou par la voix: glissando
ininterrompu ou esquissé sur toute la tessiture, effets
spéciaux, intonation lyrique, micros intervalles, vibrato...
L'analogie avec le violoncelle est à nouveau
évidente.
Avec le ruban, Maurice Martenot a également mis en
application
une des bases de sa méthode d'enseignement : l'importance du
geste. Ainsi, certains compositeurs, à l'image des peintres,
dessinent des volutes graphiques sur leurs partitions qui, reproduites
avec la main, en donnent l'exacte traduction sonore. |
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Dans
le tiroir, la main gauche du musicien appuie sur une touche
d'intensité dont le nom évoque bien
sa forme et sa
fonction. Elle agit, en quelque sorte, comme le bouton de volume d'un
poste de radio. Extrêmement sensible, elle permet de passer,
en
deux centimètres de course, d'un niveau sonore quasi
inaudible
à une intensité qui peut atteindre le seuil de la
douleur. Elle est un prolongement de la pensée de
l'interprète qui permet de réaliser nuances,
phrasés et attaques les plus variés (accents,
liaisons,
détachés, piqués,
percutés...). Le musicien
doit, selon une synchronisation très
particulière,
enfoncer les touches du clavier (ou jouer au ruban) et la touche
d'intensité pour faire entendre un son. L'action de cette
touche
est, en définitive, suffisamment semblable à
celle d'un
archet pour évoquer, une fois de plus, le violoncelle cher
à Martenot.
Près
de la touche d'intensité, sept interrupteurs commandent le
choix
des formes d'ondes (des sonorités) et leur
mélange,
permettant ainsi de nombreuses combinaisons de timbres. Sur le dernier
modèle (1975), des lettres remplacent les chiffres qui les
désignaient jusqu'alors : O pour Ondes (sinusoïde),
C pour
Creux (signal triangulaire écrêté), g
pour petit
gambé (signal carré dont l'intensité
est
réglable grâce à un curseur), G pour
Gambé
(signal carré), N pour Nasillard (signal impulsionnel), 8
pour
Octaviant (renforcement du premier harmonique dont
l'intensité
est réglable grâce à un curseur) et T
pour Tutti
(mélange de tous les timbres). En complément,
deux
interrupteurs permettent d'obtenir un bruit rose d'intensité
variable, comparable à un Souffle (S) et de Filtrer (F pour
Feutre) les harmoniques, créant un effet de sourdine.
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Le jeu
au clavier (main droite)
pendant que la main gauche
contrôle la touche d'intensité |
Le clavier, le ruban avec la
bague
et le tiroir avec
la touche d'intensité (en blanc),
les sélecteurs de modes de jeu, de souffle,
de timbres et de diffuseurs, les boutons
transpositeurs et les balances
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Toujours
dans le tiroir, six boutons transpositeurs permettent une action
instantanée, individuelle et cumulable sur chaque note :
quart
de ton inférieur et supérieur, demi-ton, ton,
tierce et
quinte supérieurs.
Au
sol, deux pédales reliées au tiroir font office
de Filtre
progressif et de touche d'intensité contrôlable au
pied
lorsque la difficulté d'une partition nécessite
l'emploi
des deux mains au clavier.
Enfin,
quatre interrupteurs permettent de sélectionner un ou
plusieurs
Diffuseurs (D1 à D4), des haut-parleurs dont les effets
sonores
sont spécifiques et dont on peut régler le mixage
entre
eux au moyen d'une molette. Ils sont au nombre de quatre et distants du
clavier.
Le Diffuseur
Principal (D 1) est un haut-parleur traditionnel
inventé avec l'instrument. La Résonance
(D 2) date de
1980. Elle est formée de ressorts qui permettent au son de
se
prolonger. Elle trouve son origine dans un diffuseur nommé Palme
(D 4), mis au point en 1950. Toutes deux ont le même usage
mais,
sur cette dernière, deux rangées de 12 cordes en
métal, accordées chromatiquement et tendues de
part et
d'autre d'une caisse de résonance en forme de flamme,
vibrent
par sympathie. Enfin, le Métallique
(D 3), inventé vers
1930, est un gong mis en vibration par un moteur. Le métal
fait
office de membrane de haut-parleur et les notes jouées
produisent un halo. |
Sept
modèles apportèrent des améliorations
successives.
L'instrument de 1919, sorte de Theremin
peu viable selon lui, ne fut
pas comptabilisé par Maurice Martenot. Le 1er
modèle
"officiel" est celui de1928. Il n'est pourvu que du ruban que le
musicien tire ou relâche de sa main droite pour glisser d'une
note à l'autre. Il en joue debout, à distance et
contrôle l'intensité de sa main gauche
grâce
à la touche d'intensité située dans un
tiroir
posé sur une table. Le 2ème modèle
(1929) est plus
compact et Martenot dessine un clavier fictif sur lequel se
déplace un curseur qui identifie les notes jouées
au
ruban. L'interprète peut jouer le 3ème
modèle
(1930) assis ou debout, le ruban étant placé
au-dessus
d'un clavier toujours fictif, sculpté dans le bois et
servant de
repère visuel. Peu après, le 4ème
modèle,
n'a plus de ruban mais est doté d'un clavier réel
et
mobile. Le 5ème modèle (1937) réunit
enfin le
clavier réel et le ruban. Cette même
année, Olivier
Messiaen composa sa Fête
des Belles Eaux pour six ondes Martenot,
jouée sur un bateau en mouvement lors de l'Exposition
Universelle de Paris. En 1947, une classe d'enseignement fut
créée au Conservatoire National
Supérieur de
Musique de Paris, suivie d'une dizaine d'autres en France et au Canada,
contribuant ainsi à la reconnaissance officielle de
l'instrument. Le 6ème modèle (1955) est plus
petit et
léger grâce aux progrès de
l'électronique.
Le 7ème et dernier modèle (1975) adopte les
transistors
à la place des lampes.
Ce sont ainsi près de 370
ondes
Martenot qui virent le jour dans l'atelier de la rue Saint Pierre,
à Neuilly-sur-Seine (France) ainsi que quelques instruments
plus
confidentiels: des modèles d'ondes scolaires, de musique de
chambre, une onde faisant également office de radio et
d'électrophone, un modèle unique capable de jouer
les
modes des ragas, conçu en 1932 pour le poète et
musicien
indien Rabindranath Tagore, le claviharp...
La
production de l'instrument s'arrêta en
1988, à la retraite de Marcel Manière, son
assistant
depuis 1951. Peu après, l'un de ses fils, Jean-Louis
Martenot,
entreprit la réalisation d'un instrument
numérisé
qui ne connut pas de suite. En 1995, l'ingénieur Ambro Oliva
élabore l'ondéa,
un instrument
proche des ondes.
RENAISSANCE !!! Depuis 2008, Jean-Loup
Dierstein, spécialiste français des
claviers électroniques vintage,
travaille à la reconstruction des ondes Martenot originales
avec
le soutien du fils de Maurice Martenot. Il sera possible de l'acheter. L'instrument est identique au
dernier modèle fabriqué en 1988. Le lancement de la production est prévu en 2010 - écrire ici pour des informations sur ce
nouvel instrument.
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Le jeu au ruban

Le clavier et de gauche
à droite, le diffuseur
principal
(D1), la résonance (D2), le métallique (D3)
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"Music
for ondes Martenot"
Couverture du CD de Thomas
Bloch
Naxos -
référence : 8.555779
-
peinture de Rémi Bloch -
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A
ce jour, le répertoire des ondes Martenot compte plus de
1000
oeuvres dans des domaines très variés : la
musique
contemporaine, la chanson, la musique de film, de
théâtre,
la danse, le rock, des génériques pour la radio,
la
télévision ou la publicité... Parmi
les
compositeurs les plus connus, citons: Dimitri Levidis (auteur, en 1928,
de
la première oeuvre pour l'instrument: Poème
symphonique), Pierre Boulez (lui-même ondiste),
Elmer Bernstein, Sylvano
Bussotti, Jacques Canteloube, Jacques Chailley, Jacques Charpentier,
Marius Constant, Henri
Dutilleux, Nguyen Tien Dao, Arthur Honegger, Jacques Ibert, Maurice
Jarre, André Jolivet, Charles
Koechlin, Marcel Landowski, Olivier Messiaen, Darius Milhaud, Tristan
Murail, Nicolas Obouhow,
Bernard Parmegiani, François Rauber (qui composa les
chansons de Jacques Brel), Maurice
Ravel (qui autorisa plusieurs arrangements de ses oeuvres, jugeant
certaines comme imaginées dans son "rêve
intérieur"
: Ma Mère l'Oye, Quatuor à cordes, Sonatine pour
piano),
Henri Sauguet, Giacinto Scelsi, Yoshihisa Taira, Henri Tomasi, Edgar
Varèse, Pierre
Vellones...
Sans oublier, dans le domaine de la musique populaire : Jonny Greenwood
(Radiohead), Damon Albarn (Gorillaz), Tom Waits...
Les
ondes Martenot présentent des facettes multiples. Mais
certaines
idées préconçues circulent parfois,
véhiculées par des
préjugés, une
réputation d'instrument du passé ou l'ignorance
en ses
possibilités. Le compositeur Michel Redolfi clôt
ce
débat en y portant un regard clairvoyant : "L'utilisation des
ondes Martenot, dont Olivier Messiaen fut sans aucun doute le plus
illustre parrain, reste attachée au répertoire de
l'étrange et du merveilleux. Ondes tabous, parfois
rejetées parce que méconnues, parce que
réputées trop pures, trop
décharnées, trop
libres dans leur entretien sans effort apparent, sans emphase
corporelle ? Les ondes Martenot peuvent, entre autres, tisser de
nouvelles cordes à la voix humaine, l'affranchir de la chair
et
du souffle de son interprète pour la laisser
dériver vers
de nouveaux territoires d'écoutes".
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